Il était une fois… le Schindler français de Shanghai

rédigé par David Maurizot
Novembre 1937. Il y a exactement 80 ans. En Chine, la Seconde Guerre Mondiale a commencé depuis trois mois déjà. Lieu de la première bataille : Shanghai.
En ce début novembre, l’armée chinoise plie enfin après des semaines de combat face à des troupes japonaises qui imaginaient pouvoir la vaincre en quelques jours seulement. 200.000 soldats de l’armée nippone sont massés aux portes de la ville. Ils ne rêvent que de vengeance. Ils ont perdu la face. Ils sont à bout.
Au milieu de ces derniers combats, en plein champs de bataille, un Français va se lever et accomplir l’impossible : protéger la vie de plus de 300.000 personnes.

Le Père Jacquinot

En 1937, Robert Jacquinot de Besange a près de 60 ans. Missionnaire jésuite, il vit et officie à Shanghai depuis 24 ans, où il enseigne également les sciences.
Ne vous laissez pas prendre par son allure franchouillarde, avec son béret basque vissé sur la tête. Le Père Jacquinot sort de l’ordinaire : polyglotte (il parle six langues dont le mandarin, le shanghaïen et le japonais !), c’est un homme d’action, au courage sans pareil.
Il vit littéralement son sacerdoce : la vie des autres passe avant la sienne. Il s’est fait déjà remarquer en plongeant dans une rivière en crue pour sauver des enfants d’une mort certaine. Pour mettre à l’abri ses ouailles, Il n’hésitera pas non plus en 1932 à traverser à plusieurs reprises une ligne de front (lors d’un premier affrontement à Shanghai entre Chinois et Japonais). Il dispose, en plus, d’un sens aigu de la négociation et d’une détermination sans faille.
Des qualités qui vont lui être d’un grand secours en novembre 1937.

La zone Jacquinot

Dès le début des combats, la population chinoise apeurée fuit en masse et cherche asile dans les enclaves étrangères. Chacun s’attend au pire.
Le 9 novembre 1937, à midi précise, une zone démilitarisée dédiée exclusivement aux réfugiés voit le jour. Elle est l’œuvre du Père Jacquinot – dont elle prendra rapidement le nom. Elle est le résultat d’un titanesque travail de négociations : le jésuite a réussi à mettre d’accord aussi bien les autorités chinoises que les militaires japonais – avec l’appui des forces françaises.
Alors que les troupes japonaises déferlent dans Shanghai, la « Zone Jacquinot » est un havre de paix : située au Nord de la vieille ville chinoise, avec en son centre le Temple du Dieu de la Ville (Cheng Huang Miao / 城隍庙), elle abritera jusqu’à 300.000 réfugiés.
Au prix d’efforts surhumains, aucun soldat chinois en débandade, ni aucun soldat japonais assoiffé de vengeance n’y pénétrera. Aucun massacre n’y sera perpétré. Dans l’histoire de l’Humanité, c’est la première « zone de sécurité » qui est un réel succès. 

Un exemple dupliqué en Chine

Quelques jours après la prise de Shanghai, les troupes nippones s’emparent de la ville de Nankin, alors capitale nationale. Les Japonais y procèdent à une razzia en règle et se rendent coupable d’un vaste massacre – qui assombrit jusqu’à aujourd’hui encore les relations diplomatiques entre les deux pays.
Dans cet immense chaos, un Allemand nommé John Rabe, contacte le Père Jacquinot et réussit à établir à son tour une zone de sécurité. Son journal, décrivant les horreurs de la guerre moderne, a été retrouvé et publié en 1998 sous le nom de The Good Man of Nanking. Les historiens estiment que Rabe a sauvé près de 200.000 civils.
Dans une moindre mesure, une expérience similaire aura également lieu durant la bataille de Wuhan en 1938.

Postérité

 

La Zone de Shanghai prend fin en 1940, le Père Jacquinot est alors rappelé en Europe par sa hiérarchie. A l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, celui-ci est envoyé à Berlin pour s’occuper encore une fois de réfugiés. Il y meurt de fatigue le 10 septembre 1946. Il avait 78 ans.

Sa mémoire est maintenue par quelques spécialistes qui aiment rappeler que sa zone est mentionnée dans les Conventions de Genève. Une poignée de Chinois et de Chinoises, aujourd’hui bien vieux, se souviennent également de ce personnage hors du commun. Pourtant, aucune biographie en langue française ne lui a été consacrée. Nous l’avons oublié, alors qu’ici-même il y a 80 ans exactement il accomplissait des miracles.
Aujourd’hui, souvenons-nous de ce Juste qui nous a précédé à Shanghai !

Rédigé par :

David Maurizot, Président du Comité de Shanghai  de la Société d’Histoire des Français de Chine. 

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